Jade-Marie LEVREL
Spécialisée en gestion du stress post traumatique
 

Jade-Marie LEVREL, Praticienne spécialisée dans la prise en charge clinique du stress post-traumatique

Jade-Marie LEVREL
Spécialisée en gestion du stress post traumatique

Le Traumatisme : ce que les recherches contemporaines apportent à notre compréhension


25 vues

Dans ma pratique professionnelle, j’accueille des personnes qui vivent avec une tension interne difficile à nommer. Elle prend pour symptômes l'hypervigilance, l'anxiété, la fatigue persistante, l'irritabilité,  des réactions disproportionnées, une sensation d’insécurité. 

Beaucoup d'entre elles ne se considèrent pas “traumatisées”, d'autant que la cause génératrice de cet état peut être ancienne, très ancienne...

Il y a une sorte de déni parce qu'elles pensent que la souffrance ne pourrait être légitime qu’après un événement exceptionnel ou spectaculaire.

Pourtant, la recherche scientifique contemporaine montre une réalité différente et plus subtile : ce n’est pas la gravité visible d’un événement qui détermine le traumatisme, mais la manière dont le cerveau l’a enregistré, l'a traité et l'a intégré ou non à l'issue.

Les modèles actuels, issus de la psychologie cognitive, de la neurobiologie de la mémoire et des théories de l’encodage, ont profondément renouvelé notre compréhension du traumatisme.

 

Le traumatisme ne dépend pas de ce qui s’est passé 

mais de la manière dont la mémoire l’a encodé.

 

Les travaux d’Anke Ehlers (prof. en psychologie expérimentale, Université d'Oxford. UK) et David M. Clark (prof. de psychologie, Université d'Oxford) ont mis en lumière un point essentiel : un souvenir traumatique persiste lorsque le cerveau ne parvient pas à l’intégrer comme “terminé”.

Trois mécanismes sont en jeu :

- Un encodage fragmenté, c'est-à-dire que le cerveau stocke l’événement sous forme d’images, de sensations, de sons, plutôt que sous la forme d'une histoire cohérente.

- Une perception de menace actuelle ce qui induit que le système nerveux réagit comme si le danger était toujours présent.

- Des comportements d’évitement qui se traduisent pour la personne par l'évitement des pensées, des lieux ou des émotions liées au souvenir ce qui rend impossible ce que l'on appelle la réintégration.

Cette vision, aujourd’hui centrale, montre que la souffrance n’est pas liée à l’apparence objective de l’événement, mais à la trace neurobiologique laissée dans la mémoire.

 

Le déni : non pas une absence de traumatisme 

mais un mécanisme de survie.

 

Dans un grand nombre de cas, les personnes minimisent ce qu’elles ont traversé.

Elles disent :

« Ce n’était pas si grave. »

« D’autres ont vécu pire. »

« Je ne vois pas pourquoi je réagirais encore. »

La recherche montre que ce discours n’est pas un mensonge. C’est un mécanisme de maintien. En agissant ainsi, le cerveau cherche à protéger sa stabilité interne en évitant toute confrontation à ce qu’il n’a pas pu traiter.

Mais ce mécanisme, s’il protège temporairement, empêche une intégration profonde.

Le déni est donc un signal ! Il est l'expression d'une mémoire encore ouverte et non pas celle d'une absence de traumatisme.

 

Mémoire narrative et mémoire émotionnelle :

deux systèmes, deux logiques.

 

Le modèle de Chris Brewin (Prof. émérite de psychologie clinique, University Collège London, UK) auteur de la "Dual Representation Theory" qui offre un éclairage pertinent pour comprendre le fonctionnement du traumatisme.

Il distingue deux systèmes qui co-existent :

La mémoire verbale (ou narrative) qui est logique, consciente, organisée, datée et intégrée.

La mémoire situationnelle ( ou émotionnelle) qui sensorielle, corporelle, involontaire, intemporelle et réactive.

Dans un traumatisme, la mémoire narrative ne parvient pas à organiser l’événement tandis que la mémoire émotionnelle reste active et se réactive à la moindre stimulation.

C’est pourquoi un sujet peut dire, alors qu'il est confronté à une situation qui ne génèrerait aucune angoisse chez une autre personne :

« Je ressens quelque chose en moi qui me gêne mais je ne sais pas pourquoi... »

 

L’apport essentiel d’Emily Holmes : 

le traumatisme pense en images. 

 

Les travaux d’Emily Holmes (Prof. de psychologie et neurosciences, Karolinska Institutet, Suède, ex Oxford and Cambridge Universities , UK) ont montré que les intrusions ne sont pas de simples pensées.

Ce sont des images mentales souvent fragmentées, parfois très vives, qui réactivent instantanément l’état émotionnel associé.

Holmes a démontré que le cerveau traumatisé ne raisonne pas en mots. Il réactive des fragments sensoriels qui déclenchent un état d’alarme même si l’événement est très ancien.

Comprendre cela permet d’agir non seulement sur le récit, mais aussi sur la structure visuelle et émotionnelle du souvenir.

 

La mémoire traumatique :

une trace qui n’a pas pu se réorganiser.

 

Les modèles contemporains convergent vers une même idée : le traumatisme n’est pas un excès de souvenir mais un manque de traitement.

La conséquence est que le souvenir traumatique reste mal contextualisé, pauvrement intégré, non daté, fragmenté, associé à un signal de danger.

Cette désorganisation interne explique pourquoi la menace semble toujours actuelle et pourquoi le corps réagit même lorsque la personne “comprend” rationnellement qu’elle est en sécurité.


La reconsolidation :

quand la mémoire peut être modifiée.

 

La recherche a montré que lorsqu’un souvenir est réactivé, dans un contexte sécurisé, il entre dans un état temporaire de plasticité. On entend par plasticité la capacité par le cerveau à se modifier, se réorganiser et à créer de nouvelles connexions.

C’est la fenêtre de reconsolidation.

Dans cette fenêtre, la charge émotionnelle peut être désactivée, permettant ainsi que le souvenir reste mais il cesse d’être une alarme.

Les travaux d'Alain Brunet (Prof. de psychiatrie, spécialiste de la mémoire traumatique, Université Mc Gill, Canada) ont apporté une contribution majeure à ce domaine.

Ils ont démontré qu’un souvenir traumatique peut être réencodé dans un état de moindre activation émotionnelle, modifiant durablement la réponse du système nerveux.

C’est dans cette logique que s’inscrit le traitement moderne de la mémoire traumatique qui peut s'inscrire dans la formulation suivante : ne pas effacer mais réorganiser.

 

Une phrase fondatrice et utile

pour comprendre la mémoire traumatique.

 

Le  Pr Alain Brunet résume admirablement la compréhension contemporaine du traumatisme :

« Le souvenir n’est pas un fait, c’est un processus neurobiologique en constante réorganisation. »

que l'on peut traduire en indiquant que : tant que le cerveau n’a pas pu réorganiser un souvenir, celui-ci continue d’influencer le présent.

 

Les recherches contemporaines ont profondément renouvelé notre manière de comprendre le traumatisme.

 

Ainsi, tel qu'il vient d'être expliqué précédemment,  les recherches actuelles montrent que la souffrance ne dépend pas de la gravité visible de l’événement mais de la manière dont le cerveau l’a encodé, de la structure émotionnelle du souvenir et de la capacité ou non à l’intégrer comme passé.

 

Un traumatisme n’est pas une faiblesse.

Ce n’est pas un manque de résistance.

Il n'est pas un défaut de volonté.

C’est une mémoire qui n’a pas terminé son travail.

 

Lorsque quelqu’un dit : « Je vais bien, mais quelque chose en moi ne s’apaise pas. », il exprime souvent, sans le savoir : « mon corps a survécu mais ma mémoire attend encore d’être réorganisée. »

C’est dans cet espace, entre ce qui a été vécu et ce qui n’a pas encore été intégré, que commence l’accompagnement clinique.

 

#MémoireTraumatique #Neurosciences #PTSD #Varsovie #Pologne

 

 

© Jade-Marie LEVREL - Tous droits réservés. Toute reproduction même partielle est strictement interdite sans autorisation de l'auteure.


Lire les commentaires (0)

Articles similaires


Soyez le premier à réagir

Ne sera pas publié

Envoyé !

Derniers articles

Rien n'est immuable : le cerveau n'achève jamais son oeuvre.

06 Déc 2025

 
Pour en finir avec les idées reçues.
 
Pendant longtemps, une idée s’est imposée dans l’imaginaire collectif : le cerveau serait un organe arrivé à maturit...

Le Traumatisme : ce que les recherches contemporaines apportent à notre compréhension

22 Nov 2025

Dans ma pratique professionnelle, j’accueille des personnes qui vivent avec une tension interne difficile à nommer. Elle prend pour symptômes l'hypervigilanc...

Réparer la parole. Quand les mots reviennent après le choc

04 Nov 2025

 
Il y a des chocs qui éteignent la voix avant même qu’on ait eu le temps de crier.
Ce n’est pas un choix. Le corps et l’esprit se retirent pour survivre.
Qu...

Catégories

Création et référencement du site par Simplébo Simplébo   |   Ce site est parrainé par la Chambre Syndicale de la Sophrologie

Connexion